Connaissez-vous Pinar Selek ?

Il y a des rencontres qui marquent à jamais notre existence et je crois que celle de samedi dernier en fait partie.

Peut-être connaissez-vous déjà Pinar Selek ?

Je l’ai rencontrée samedi, à l’occasion de la soirée contre les violences faîtes aux femmes, organisée par le collectif droits des femmes du Vaucluse. Soirée réussie soit dit en passant. Les personnes qui me connaissent savent que j’ai une approche assez différente de ce qu’est le féminisme, et que ce genre d’évènement n’est pas vraiment mon truc. Et pourtant, je dois avouer que je n’ai pas regretté d’y être allée.

Pinar Selek était l’invitée d’honneur de cette soirée. Je peux vous la présenter en quelques mots. Militante féministe, antimilitariste, sociologue et écrivaine, Pinar est Turque et réfugiée en France où elle étudie à l’Université de Strasbourg. Pour en savoir plus, je vous conseille de lire sa biographie ici. Vous y découvrirez son histoire et le combat qu’elle mène courageusement depuis des années.

Etant donc à Avignon, nous avions convenu de faire connaissance à cette occasion, afin de nous « donner du courage », pour reprendre ses mots, dans nos luttes communes. Et c’était exactement de ça dont il s’agissait. Pendant ces quelques minutes où nous avons pu discuter, j’ai d’abord été impressionnée par la force et la détermination dont elle faisait preuve. Qui donc pourrait affirmer pouvoir rester debout, la tête haute, après avoir subi les épreuves par lesquelles est passée Pinar ? Certainement pas moi… Personne ne peut l’affirmer avant de l’avoir vécu.

Je crois cependant avoir compris d’où lui venait ce courage. Les femmes, et autres personnes mises en infériorité, ne doivent pas rester cachées derrière leur statut de victimes et ainsi rester passives. Non, quelle que soit l’épreuve à surmonter, la lutte à mener, nous devons les affronter, en face. Se relever, et se battre. Pour cela, la solidarité est nécessaire. Seul-e-s, nous ne sommes rien, nous avons toujours besoin des autres, et les autres ont besoin de nous.

Et aujourd’hui, Pinar a besoin de nous ! Et J’espère que ce billet de blog lui permettra de récolter encore plus de soutien. Pinar Selek est condamnée à la prison à perpétuité en Turquie (tout cela est expliqué dans sa biographie). Voici donc la requête de son comité de soutien :

« Le collectif de solidarité avec Pinar Selek en Turquie lance une campagne d’envois de lettres au Ministre de la justice turc. Ces lettres ont pour but de relever le caractère politique du procès qui est fait à Pinar Selek et de pointer la soumission de la justice aux forces politiques. Cette campagne est internationale et nous nous organisons, en France, pour qu’un maximum de lettres arrivent sur le bureau du Ministre.
Pinar Selek est devenue un symbole de lutte pour la justice et la liberté de toutes et tous et la répression ne la fera pas taire ! »

Ce que je vous propose donc, si vous êtes d’accord pour apporter votre aide, est de me laisser un commentaire à la fin de cet article afin que je vous envoie deux modèles de lettre, si vous en avez besoin. Il est important que ces lettres soient écrites à la main, datées et signées. Je compte sur vous ! Merci pour elle…

Je tiens aussi à remercier Lise M. qui nous a mis en contact Pinar et moi, et sans qui je n’aurais pu la rencontrer.

Féministe et contre l’abolition de la prostitution

Le titre est un peu provocateur, c’est vrai, et je sais que l’article ne va pas beaucoup plaire à certain-e-s de mes camarades, voire même les déranger… Et bien, tant pis ! La prostitution est un sujet qui fait débat au sein de la gauche, et même plus encore, au sein des mouvements féministes.

Ce qui est principalement dénoncé, c’est que bien souvent, les hommes et les femmes qui se prostituent, le font sous la contrainte d’un proxénète ou d’un réseau. Les prostitué-e-s sont considéré-e-s comme des marchandises… Bref, à la limite de l’esclavage humain. Certains, comme Richard Poulain dans son enquête (2005) estiment que c’est le cas pour 85 à 90% des prostituées. Dans la grande majorité des sociétés, il existe des lois qui l’interdisent. Seulement, les moyens ne sont pas toujours suffisants pour les faire respecter… Et se battre pour l’abolition de la prostitution ne doit pas nous empêcher de nous battre pour que ces moyens soient mis en place, car le problème de la prostitution forcée n’a rien à voir avec l’abolition de celle-ci. En France, le proxénétisme est déjà puni par la norme pénale (sept ans d’emprisonnement et de 150 000 euros d’amende). C’est donc un problème international, qui dépasse le seul cadre de la législation française. Abolir la prostitution en France créera alors une clandestinité plus importante car il a déjà été montré que la prohibition augmente le trafic illégal et favorise l’émergence de mafias, comme c’est le cas avec les drogues, le cannabis, etc… Donc croire qu’en interdisant la prostitution on arrêtera le proxénétisme et l’esclavage des femmes, est une illusion dangereuse qui créera encore plus de précarité et de misère pour celles qui le feront dans la clandestinité. C’est d’ailleurs ce qu’il se passe en Suède  depuis que la loi est passée, en 1999 : « Selon la police, le commerce sexuel dans la rue a diminué de moitié en Suède, mais globalement, il reste au niveau qu’il avait avant la promulgation de la loi, mais est devenu, en grande partie, clandestin. Il s’est déplacé dans les hôtels et les restaurants, ainsi que sur Internet et au Danemark. Selon les services suédois de police judiciaire, il est devenu plus violent. Ces services s’inquiètent particulièrement de l’arrivée dans la profession de femmes étrangères, souvent entièrement contrôlées par des proxénètes. […] Malgré plus de 2.000 arrestations, à peine 59 clients ont été soupçonnés de s’être procuré les services de travailleurs du sexe. Seulement 2 condamnations ont été enregistrées après que les auteurs ont plaidé coupables. Aucune peine d’emprisonnement n’a été prononcée en vertu de la loi, et seules des amendes dérisoires ont été imposées. Les délits sont pratiquement impossibles à prouver. De plus, les travailleurs du sexe ne se considèrent pas comme des victimes et hésitent souvent à témoigner contre leurs clients.» (rapport de la commission mondiale sur le VIH et le droit, 2012).  

Aussi, nous entendons souvent les abolitionnistes dire que la prostitution, c’est le viol. Rapide définition : le viol est un « rapport sexuel imposé à quelqu’un par la violence, obtenu par la contrainte, qui constitue pénalement un crime ». Alors comment peut-on faire un raccourci aussi grave ? Oui, grave, car cette violence n’est pas due au fait qu’elles se prostituent, mais à leur situation précaire : elles ne sont pas protégées par la loi. Les prostituées sont souvent stigmatisées, ce qui les rend encore plus vulnérables. Oui, il arrive souvent qu’une prostituée se fasse violer. Si l’on fait voter une loi pour l’abolition de la prostitution, elle serait donc interdite, et punie car illégale. Nous savons pourtant que ce n’est pas cela qui va empêcher les femmes et les hommes de se prostituer (si tout le monde suivait la loi, cela se saurait). Donc, imaginez que la prostitution soit interdite, qu’une prostituée continue son activité malgré tout, et qu’elle se fasse violer… Elle ne pourra même pas aller le déclarer et porter plainte ! En outre, pour en revenir à l’argument « prostitution = viol », si l’on affirme qu’une prostituée se fait « violer » à chacune de ses prestations, c’est dire que les clients sont des violeurs, et c’est aussi dire que, le jour où elle se fera vraiment violer, cela ne changera pas car : « vous vous faîtes violer tous les jours, qu’est-ce qui est différent aujourd’hui ? Ah, il n’a pas payé ? Ce n’est pas un viol, c’est du vol. ». Voyez les dégâts… En plus de cela, le vrai violeur devient un client. Ainsi, lorsque l’on dit qu’une prostituée se fait violer tous les jours, à chacune de ses prestations, nous nions les véritables viols et nous banalisons leur souffrance.

Les abolitionnistes disent aussi que la prostitution est une atteinte à la dignité de la femme (ou de l’homme) car la prostituée « loue » son corps, la sexualité est tarifiée, sans plaisir, imposée, etc… La prostituée est alors une victime. Mais je me pose quand même une question : la dignité de la femme se définit-elle en fonction des pratiques sexuelles de celle-ci ? Affirmer cela reviendrait à imposer une vision de la sexualité limitée. Or, nous n’avons pas tou-te-s le même rapport à notre corps. Le véritable problème qui est posé là est en effet celui de la liberté de tous les êtres humains à disposer de leur corps. Dans chacun des métiers que nous faisons, nous avons soit besoin de penser, réfléchir, raisonner, ou alors utiliser sa force physique, son don (pour l’art par ex.). On se sert de notre intelligence, de notre corps… Alors pourquoi ne pourrait-on pas se servir de notre sexe si des hommes et des femmes ont ont envie ? Je sais que je parle de cas minoritaires, mais ils existent. Pourquoi leur interdirait-on d’échanger des relations sexuelles contre une rémunération ? Le sexe serait-il plus « sacré » ? Si ce n’est pas pour cette raison, alors pourquoi ? C’est une vraie question car je ne vois pas où serait le problème si des femmes et des hommes font ça parce qu’ils en ont envie…

Le problème de la prostitution est un problème de reconnaissance de cet état de fait comme d’un métier. Le problème est celui du choix « libre ». Oui, ce sont majoritairement des femmes pauvres qui se prostituent, par contraintes économiques. Oui, la prostitution touche avant tout les classes les plus défavorisées (femmes, transsexuel-le-s, sans-papiers, etc…). Oui, il y a des séquelles. Oui c’est un problème. Mais la misère n’est pas qu’économique et un parti de gauche doit s’intéresser à toutes les misères. Il y a aussi la misère sexuelle. En interdisant la prostitution, quels recours auraient celles et ceux qui n’ont que ça pour satisfaire leurs désirs pour le moins naturels et légitimes (une petite précision s’impose : je ne veux pas dire par là que la sexualité, en particulier celle des hommes, et pulsionnelles donc incontrôlables, et devrait donc être « évacuée » par le biais de la prostitution ou autre…) ? La castration chimique ? La souffrance perpétuelle dans la frustration délirante ? Le risque de voir ces pulsions (chez une minorité certes, mais réelle) se transformer en violences ? Et si le problème de la prostitution est celui du travail et de la sexualité, comment envisager le porno, les strip-tease, etc…? Un parti de gauche voudrait-il aussi interdire toutes les représentations sexuelles tant qu’elle ne concerneront que les femmes ? Voudrait-il être plus pudibond que les mères patronnesses de XIXème ?

Je n’ai évidemment pas la solution à tous ces problèmes que pose ce sujet. Comme Jaurès l’avait défendu à la fin du XIXème et au début du XXème siècle pour l’abolition du salariat, il ne s’agit pas seulement de vouloir détruire tout le système, non, mais de voir sur le long terme, en passant d’abord par l’amélioration des conditions de travail des salariés, par des moyens légaux. Donc, au lieu de vouloir faire disparaître quelque chose qui dérange, comme c’est le cas pour la prostitution, nous devrions ré-ouvrir le débat, car il ne l’est pas ou très peu. Nous sommes trop souvent encore face à des dialogues de sourds, où aucune réflexion collective n’est possible. Voyons ce qu’il se fait dans d’autres pays, parlons avec les prostituées, luttons à leurs côtés au lieu de les stigmatiser, et donnons leur au moins des droits, pour protéger ces femmes et ces hommes… au nom du féminisme et de l’égalité.

Un énorme merci aux abolitionnistes du PG sans qui je n’aurais eu envie d’écrire cet article ! Et plus sérieusement, aux personnes qui m’ont aidée à le rédiger ;-)